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par Edgar Andrew Collard

L’année : 1906. Stephen Leacock rédigea l'invitation, qui fut adressée à  quelques-uns des principaux diplômés universitaires de la ville  et qui leur demandait s'ils étaient en faveur de l'établissement d'un Club Universitaire. Le cas échéant, seraient-ils disposés à collaborer à un comité de mise sur pied provisoire ?

L'idée avait été débattue quelques jours auparavant au cours d'un déjeuner offert par W. Graham Browne au St. James' Club. Stephen Leacock était présent, ainsi que le Dr John McCrae. Après une vive discussion, il avait été décidé d'envoyer les invitations et de lancer le projet.

La réaction fut prompte et enthousiaste. Il ne faisait  aucun doute  qu'un « nouveau club » était absolument nécessaire à Montréal. Il ne s'agirait pas bien sûr de n'importe quel club, mais d’un endroit où pourraient se réunir les diplômés de toutes les universités et de fait, un club qui leur apporterait tous les avantages de la camaraderie dans une atmosphère appropriée.

Le 28 mars 1908, le premier Club ouvrait ses portes. L'immeuble (qui avait appartenu à la famille Ibbotson) était grand et comprenait trois étages. Il était situé au coin nord-ouest des rues Dorchester (aujourd’hui le boul. René-Lévesque) et Sainte-Monique , édifice remplacée depuis par la Place Ville-Marie.

Le nombre de membres augmenta si rapidement qu'on décida de faire construire un nouveau bâtiment, mieux adapté à leurs besoins. On opta pour le site de la rue Mansfield parce que d'autres associations universitaires s'y trouvaient déjà et que le campus de McGill n'était pas bien loin, le terrain ayant fait partie de l'ancienne ferme de l'honorable James McGill.

La firme d'architectes Nobbs and Hyde fut choisie. Les esquisses architecturales originales de Percy Nobbs – conservées dans les archives du Club et actuellement exposées à la réception – sont des merveilles de délicatesse et de charme.

Nobbs se mit à l'ouvrage avec enthousiasme. C'était un Écossais qui avait reçu une solide formation en architecture et en culture héraldique à l'Université d'Édimbourg, et qui était venu à McGill comme professeur d'architecture en 1904. Un certain nombre des édifices de l'Université ont été conçus par lui, y compris ceux de la faculté de génie, de la faculté de médecine et de la McGill Union (occupé aujourd'hui par le Musée McCord).

Le Club universitaire qu'il créa est exceptionnel non seulement en raison de son caractère spacieux,  mais aussi du fait que l'on a apporté un soin minutieux aux détails ornementaux, adaptés à chaque salle ou recoin – cheminées, rampes en laiton, vitraux pour les fenêtres, plafonds héraldiques et panache de l'un des derniers grands escaliers encore existants à Montréal.

L'édifice de la rue Mansfield fut ouvert à midi le 17 décembre 1913. Le génie de Percy Nobbs avait mis au monde un lieu qui respirait la grâce et le confort. Mais un club ne vaut que par la qualité de ses membres et n'est riche que de ses traditions.

Ces traditions naquirent rapidement. Parmi les premiers membres et les fondateurs se trouvaient deux hommes dont la renommée se répandit comme une traînée de poudre : le Dr John McCrae et Stephen Leacock.

L'histoire de John McCrae et son poème In Flanders Field sont indissolublement liés à celle du Club. Dès le début, le Dr avait été très actif au sein du Club, et il demeurait encore membre de ses comités au moment de son départ en tant qu'officier médical au sein du premier contingent canadien à être envoyé outre-mer lors de la première Guerre mondiale. Un jour, un autre membre du Club, Sir Andrew Macphail, jeta par hasard un coup d'œil sur un exemplaire du Punch et tomba sur le poème In Flanders Fields.

Le poème avait été publié anonymement, mais Sir Andrew en reconnut immédiatement l'auteur. Il avait été pendant de nombreuses années rédacteur du McGill University Magazine et John McCrae lui avait fait parvenir des poèmes de temps à autre. L'un de ceux-ci, intitulé The Night Cometh, qui décrivait le crépuscule descendant sur la campagne et son rythme était exactement le même que le poème paru dans le Punch. C'est ainsi que le plus fameux de tous les poèmes de guerre fut identifié pour la première fois à l’intérieur de nos murs !

Stephen Leacock représente une autre présence « historique » et indissociable des traditions du Club Universitaire. Jusqu'à sa mort, en 1944, il resta un inconditionnel du Club. On peut sans doute dire qu'aucun autre membre n'y ait jamais passé autant de temps que lui ! Chaque après-midi vers 16 h, après son dernier cours dans l'édifice des beaux-arts de McGill, il prenait son bâton et descendait la pente jusqu'au Club.

Il occupait sa place habituelle, dans un grand fauteuil de cuir, en compagnie de ses plus proches amis et de tous ceux dont il aimait sentir la présence autour de lui, dont René du Roure et John Culliton. Les rires et le choc des verres faisaient partie de l'atmosphère du Club. Stephen Leacock, lui, faisait presque partie des meubles.

Avant de sortir, il montrait la carte en relief au-dessus du manteau de la cheminée du hall d'entrée. Cette carte rappelait que le Club est situé sur le terrain qu'occupait l’ancien village « indien » d'Hochelaga, réputé avoir reçu la visite de Jacques Cartier. Celui-ci avait lu un extrait de l'Évangile selon Saint Jean aux habitants, qui n’y comprirent évidemment pas grand-chose.

Leacock  remarquait: « Jacques Cartier read the Gospel of St. John in the lobby of the University Club ». Puis, après une pause, il ajoutait : « and it is high time that somebody did it again ! ».

Le temps a adouci le vieil édifice que Percy Nobbs a conçu pour le Club et l'a enrichi de traditions accumulées au fil des ans. Aujourd'hui, les membres peuvent encore voir le grand fauteuil, toujours dans le même coin sous le portrait de Stephen Leacock, et admirer dans la courbe de l'escalier le vitrail des coquelicots de la campagne flamande chère à John McCrae.

Dans ce monde pressé, épuisant et troublé, le Club Universitaire demeure une oasis d'urbanité et de grâce; il est sans  aucun doute  encore plus nécessaire  maintenant qu’en 1906.